
Les impératifs fiscaux et de transition énergétique, d’un côté, et l’intelligence artificielle, de l’autre, bousculent les éditeurs de logiciels de gestion de flotte. De nouvelles offres apparaissent avec l’ambition de convaincre les entreprises, notamment les plus petites, encore peu outillées.

Une sur cinq. C’est la proportion d’entreprises ayant recours à un logiciel dédié à la gestion de flotte sur le marché français. Autant dire que son potentiel reste immense. Pourtant, le décollage espéré par les professionnels du secteur s’est longtemps heurté à la réticence des entreprises. Les logiciels de gestion étant jugés parfois trop experts.
Cette situation change à la faveur du contexte actuel. « L’électrification a été un accélérateur », reconnaît Géraud Porteu, directeur général Fleet Solutions de GAC Software dont le logiciel, GAC Car Fleet, caracole en tête des outils de gestion de flotte (plus de 900 clients et 620 000 véhicules gérés).
L’autre accélérateur du marché est fiscal, notamment dans le cas des flottes comptant plus d’une centaine de véhicules. L’État leur impose une taxe annuelle incitative (TAI) destinée à aiguillonner leur verdissement lors des renouvellements de véhicules. « La fiscalité était déjà complexe mais il est devenu impossible de travailler sur Excel au-delà de 100 véhicules », affirme le dirigeant de GAC Software.
Depuis 18 ans, cette PME lyonnaise a bâti son succès sur la collecte automatique de données éparses auprès des fournisseurs de ses clients. Elle les restitue aux gestionnaires de flotte sous différentes formes (tableaux de bord, rapports, alertes…). « Aujourd’hui, nous sommes connectés à plus de 300 fournisseurs de nos clients, des fabricants de cartes, des énergéticiens, des loueurs, des assureurs, etc. Et c’est vrai que le marché de l’électrification, qui est très éclaté, multiplie encore plus les acteurs, donc c’est un challenge continu pour nous », explique Géraud Porteu.
Small is beautiful
Cependant, 20 % seulement des clients de GAC Car Fleet comptent moins d’une centaine de véhicules en parc. Pour s’adresser à ces TPE-PME, l’éditeur lyonnais a lancé en 2025 un nouvel outil, baptisé Fleet-S. Objectif : convaincre des gestionnaires, accros à Excel, de décrocher.
Fleet-S promet de leur rendre davantage de services tout en restant simple d’utilisation. GAC Software a notamment revu ses priorités en fonction des besoins des petites entreprises : la fiscalité, par exemple, les pénalise moins que les grands groupes mais elles peuvent gagner du temps avec un accès direct au SIV (système d’immatriculation des véhicules) ou encore optimiser leurs moyens avec une fonction d’autopartage.
L’éditeur a déjà séduit une dizaine de clients, mais il n’est pas le seul à partir à la conquête des petites entreprises. À la faveur des perspectives qu’offre notamment l’intelligence artificielle, d’autres entrepreneurs s’attaquent eux aussi à cette cible. Leur business plan repose sur une anticipation : comme les grandes entreprises, les plus petites vont être, à leur tour, impactées par la complexité fiscale et par la nécessité d’électrifier leur parc.
Accompagner les petites entreprises dans cette voie n’est plus seulement l’apanage des SSII, conceptrices de logiciels.
L’électrification comme point d’entrée

À l’instar de Beev, une start-up spécialisée dans l’accompagnement vers l’électrification des parcs. Fondée en 2020, elle a d’abord proposé des véhicules électriques en location longue durée et des bornes de recharge pour offrir un service intégré à ses clients.
« J’ai remarqué chez eux des souffrances qui n’étaient pas réglées par les solutions actuelles sur le marché », évoque Solal Botbol. Le cofondateur et directeur général de Beev constate également que « le métier de gestionnaire d’une flotte automobile entre 20 et 200 véhicules, qui est notre cible principale, s’est beaucoup complexifié au cours des dernières années, avec une gestion multiénergie des véhicules ».
Pas question pour Beev de ne fournir que des voitures de fonction et des bornes de recharge, la start-up a développé un outil de supervision pour « aider à la décision financière et pas juste au monitoring », souligne Solal Botbol. Ainsi, la plateforme Beev Fleet Manager gère à la fois les véhicules, les bornes et les collaborateurs.
80 % des clients qui ont électrifié leur parc avec Beev ont souscrit à cette offre complémentaire. En s’aventurant sur ce terrain des outils de gestion, la jeune pousse a dû s’adapter à la réalité des parcs. En effet, les motorisations thermiques, notamment diesel, sont loin d’avoir disparu des TPE-PME.
« Beev Fleet Manager est agnostique sur les motorisations, donc il s’adapte à tout le mix énergétique au sein des flottes parce qu’on sait que la transition ne se fait pas en un jour et que nos clients ont des flottes mixtes », concède le dirigeant.
La performance de l’outil reste cependant maximale en ce qui concerne l’électrification, notamment en gérant la refacturation de l’électricité consommée au domicile des collaborateurs, en fixant des limites journalières et horaires au remboursement des recharges ou encore en optimisant le taux d’occupation des bornes.
La force de l’outil réside également dans sa capacité à éclairer les gestionnaires sur les choix de conversion de leurs véhicules thermiques en électriques. En revanche, l’offre paraît plus basique en ce qui concerne des fonctionnalités plus classiques telles que la gestion des amendes, qui est en cours de développement.
Accompagner la transition

La transition énergétique a également donné naissance à Evera. Il y a six ans, ses deux fondateurs se sont spécialisés dans le leasing de véhicules électriques, neufs ou reconditionnés, à un moment où les gestionnaires étaient encore peu familiers de cet environnement.
Le succès a été au rendez-vous avec plus de 200 clients et 10 000 véhicules gérés. Début 2025, l’entreprise a complété son offre avec Evera Fleet, une plateforme de gestion de flotte qui tire parti d’une évolution majeure. Depuis 2021, en effet, les constructeurs équipent leurs modèles de boîtiers télématiques natifs qui récupèrent de multiples données de conduite et de maintenance.
« On se connecte au boîtier OEM, donc on a des agréments avec les constructeurs, soit à peu près 99 % du marché », argumente Quentin Fabre, directeur général et cofondateur d’Evera.
50 % des clients du leasing électrique ont également souscrit à cette offre. D’autres ont directement souscrit à Evera Fleet sans avoir loué chez Evera Lease. Ce que le dirigeant clarifie sans détour : « On permet aux flottes de retarder l’échéance de l’électrification puisque certains collaborateurs n’ont pas la possibilité aujourd’hui d’aller sur des véhicules électriques. »
Evera Fleet apporte une réponse fiscale, notamment sur l’épineuse question des avantages en nature. « On vient de combler cet angle mort avec une solution d’attente temporaire en basculant sur les avantages en nature au réel. L’entreprise gagne environ 30 % d’économies par rapport au régime basique (au forfait, NDLR). Avec l’avantage en nature au réel, dès lors qu’un véhicule est utilisé à plus de 20 % dans un cadre professionnel, vous revenez sur les mêmes TCO que l’électrique », plaide Quentin Fabre.
Grâce à ces optimisations permises par les traitements de données, l’entreprise se targue de faire économiser en moyenne 2 000 euros par an et par véhicule à ses clients.
Bien choisir une solution de gestion de flotte
Quelques précautions s’imposent avant de jeter son dévolu sur un tel outil. La tarification, calculée par véhicule et par mois, fait apparaître des écarts significatifs entre les acteurs du marché. La plupart des offres se situent entre 5 et 10 euros mensuels, mais certaines dépassent ce plafond.
Cet écart peut correspondre à une prestation enrichie par l’exploitation de données télématiques provenant du véhicule. Les éditeurs qui exploitent ces données dans le but d’améliorer la performance de leur outil doivent les acquérir auprès des constructeurs à un prix qui équivaut souvent à celui d’un abonnement à une solution sans télématique. Logiquement, ces offres se tarifient environ deux fois plus cher que les autres.
Parmi les solutions sans télématique, la guerre des prix devient féroce pour conquérir des clients, notamment des petites flottes qui ne sont pas encore équipées. Les promesses des éditeurs paraissent alléchantes, mais il convient de vérifier que les fonctionnalités annoncées sont bel et bien disponibles.
Des démonstrations ou mieux encore des tests permettront de juger des capacités réelles des outils (croisement des données, automatisation et profondeur des tableaux de bord, paramétrage, etc). Dernier point de vigilance, la puissance des outils de gestion de flotte repose, en grande partie, sur leur capacité d’agréger différentes bases de données (y compris parfois hors du périmètre de la flotte).
Des connecteurs automatisent de tels processus, mais ces développements informatiques ont un coût susceptible de renchérir le prix de l’abonnement. Par conséquent, il convient de se faire expliquer par l’éditeur cette tarification, tout comme celle des futurs développements de la solution de gestion de flotte. Enfin, attention aux coûts de déploiement initial par exemple avec la facturation d’un audit dont le coût s’ajoutera à celui de l’abonnement.
Big data et IA au service des flottes

D’autres acteurs ont misé sur l’intelligence artificielle pour proposer des outils de gestion de flotte. Tel est le cas d’Avrios qui revendique une optimisation des processus de ses clients et une réduction d’un quart du temps qu’ils consacrent à la gestion de leur parc.
Bien que créée en 2025, l’entreprise n’est pas une nouvelle venue dans le monde des flottes. Elle appartient à Shiftmove (380 000 véhicules gérés en France), une entité qui possède déjà le télématicien Optimum Automotive et qui a récemment intégré Océan, l’ex-filiale d’Orange.
« D’après nos retours du terrain, un tiers de prospects ne maîtrisent pas le coût de détention de leur flotte », confie Lilia Mariner, responsable des partenariats, des ventes internationales et des grands comptes sur le marché français pour Shiftmove.
Par conséquent, Avrios ambitionne, dès 20 véhicules en parc, d’apporter aux gestionnaires la visibilité nécessaire sur le fonctionnement de leur flotte et ses coûts. « Les données sont fragmentées et les prises de décision réactives plutôt que prédictives », constate encore la responsable.
Avrios procède d’abord par automatisation de la collecte de données, puis par la mise en place de workflows (exécution de tâches, alertes…). « L’outil, dans son usage, va proposer un parcours client et même anticiper le parcours de l’utilisateur, de la meilleure des manières. C’est ce qui nous démarque du marché », affirme Lilia Mariner.
Cette aide à la décision se fonde sur une intelligence artificielle alimentée par les bases de données (anonymisées) provenant de 130 000 véhicules et des différentes entités de Shiftmove. Avrios veut ainsi faire progresser ses clients dans leur maîtrise des coûts (notamment ceux de restitution qui ont explosé) et des nouveaux enjeux.
« Agréger des data, les rendre intelligentes, permet au gestionnaire de flotte de prendre des décisions prédictives plutôt que réactives, de faire un constat de ses usages en électrification pour pouvoir demander les bons véhicules », souligne la responsable.
De la gestion courante à l’anticipation stratégique
Autre illustration chez SoonGo, une plateforme SaaS nativement conçue autour de l’IA. « On rentre beaucoup [dans la gestion de flotte] par l’approche accompagnement, recommandation, optimisation. Et finalement, toute la gestion opérationnelle en est le prolongement, puisque pour avoir le temps de gérer tous ces sujets stratégiques, il faut que l’opérationnel soit moins chronophage. Et pour ça, on a besoin d’outils puissants », résume François-Joseph Bouyer, cofondateur de l’entreprise.
L’IA permet de travailler sur des modèles de données plus importants et plus en profondeur pour identifier des pistes d’amélioration, tout en produisant des analyses plus rapidement. Une puissance informatique qui permet, par exemple, à SoonGo d’optimiser la fiscalité, notamment les AEN mais également la TVA.
En outre, la solution est en mesure d’intégrer dans une application unique des VP, des VUL, des poids lourds et tout matériel roulant ou encore d’éditer à la demande des reportings destinés à la comptabilité, aux services RH ou RSE.
« Selon son objectif, l’entreprise peut privilégier des gains de temps, d’argent ou d’émissions de CO2 », précise le dirigeant. Cette adaptation de l’outil se traduit par une offre segmentée en trois modules. « Go Pilot » couvre la gestion opérationnelle (simplification des tâches courantes), alors que « Go Data » permet d’éditer des reportings personnalisés. Quant à « Go Optimize », il se veut un outil d’aide à la décision, l’utilisateur fixant des objectifs à atteindre en priorité, en fonction de ses orientations stratégiques.
Des perspectives avec l’interopérabilité
Le recours à l’IA a également inspiré la création de Daily Fleet Solution. Porté par la start-up bordelaise Daily Solution, ce logiciel a déjà trois ans de développement derrière lui. Comme l’explique son directeur commercial Jonathan Wurthlin : « Aujourd’hui, les grands piliers de notre logiciel, c’est tout d’abord une plateforme SaaS tout-en-un. Donc l’idée, c’est vraiment de connecter tout ce qui peut être connectable à notre plateforme. »
Daily Fleet Solution agrège des données y compris au-delà de l’environnement automobile, en se connectant à la fois à des bases de données internes à l’entreprise (logiciel comptable, système d’information des ressources humaines…) et externes (fournisseurs, Antai…). Elle se distingue également par des développements informatiques destinés à faire gagner du temps à ses clients.
Par exemple, un système de scan des FPS (redevances pour stationnement impayé) qui automatise leur traitement. Elle a également créé une API (connecteur informatique, NDLR) avec Euromaster. Depuis l’interface de Daily Fleet Solution, l’utilisateur accède aux agendas des centres et peut y réserver un rendez-vous de maintenance.
Grâce à ces développements, la start-up revendique faire gagner deux heures par jour aux gestionnaires de parc. Elle permet également des optimisations de gestion, par exemple via une connexion à la base de données de Jato. Le gestionnaire de flotte accède ainsi aux détails des options et des versions d’un véhicule pour choisir la meilleure configuration disponible.
Quel que soit le nombre de modules souscrits, Daily Fleet Solution affirme que les gains obtenus par ses clients couvrent largement le prix de ses prestations.
Rendre la complexité plus simple
L’autre pari des nouvelles solutions de gestion de flotte est de simplifier la restitution des informations aux clients grâce à des interfaces synthétiques et lisibles. « Globalement, les utilisateurs d’outils spécialisés ou d’Excel sur des flottes plus modestes exprimaient ainsi leur difficulté : “Moi, mon problème, c’est que je ne vois pas quand ça ne va pas” », constate Sandra Bibas, directrice générale et fondatrice d’Oovoom Fleet.
Depuis 2019, ce prestataire a convaincu 163 clients, soit un parc de 45 000 véhicules avec une prédilection pour ceux inférieurs à 500 unités. La conception d’Oovoom Fleet a été guidée par le souci de distinguer les données nécessitant une réponse immédiate de la part des gestionnaires, de celles utiles à un pilotage en profondeur. Avec l’objectif de maximiser l’anticipation.
« Quand on est dans l’urgence, on ne compte pas trop et, finalement, c’est l’urgence qui va coûter le plus cher », résume Sandra Bibas.
Deuxième mot d’ordre d’Oovoom Fleet, surmonter l’obstacle de « l’onboarding ». Autrement dit, permettre à tout utilisateur de se familiariser rapidement avec le logiciel sans passer par une formation longue ni posséder un bagage d’expert.
Une ambition qui s’étend aux conducteurs via une application mobile. Elle permet, par exemple, de remplir une déclaration de sinistre sans faire d’erreurs et en recueillant tous les éléments nécessaires pour que le gestionnaire puisse décider du traitement de l’accident.
Comme pour la fiscalité, Oovoom Fleet automatise la collecte et l’analyse de données mais pas la prise de décision. « L’intérêt du système, c’est de vous permettre de vous poser la question », insiste la directrice générale.
C’est justement ce que souhaitent les petites entreprises : gagner en performance, tout en restant seules maîtresses à bord, en toutes circonstances.





